Le Figaro · 2 juin 1994 · LE JEUNE HOMME

Le Figaro · 2 juin 1994 · LE JEUNE HOMME
Quatre metteurs en scène pour un auteur
Presse nationale
Avant-papier
Marion Thébaud
02 Juin 1994
Le Figaro
Langue: Français
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Le Figaro

2 juin 1994 · Marion Thébaud

Quatre metteurs en scène pour un auteur

Pierre Vial, Jean-Louis Thamin, Pascal Rambert et ÉRIC VIGNER montent quatre pièces de JEAN AUDUREAU qui Croit au mariage du théâtre et de la poésie.

Pour Jean-Pierre Leonardini, critique dramatique de L'Humanité, JEAN AUDUREAU est un auteur "coupablement méconnu". À qui la faute ?

"J'en suis pour une grande part responsable étant de nature plutôt secret. Je n'aime pas parler de moi. De plus j'écris un théâtre exigeant, difficile, qu'on peut rejeter." JEAN AUDUREAU a la politesse des hommes pour qui élégance et raffinement ne dépendent pas de la couleur de leur cravate mais de la subtilité de la pensée. À l'en croire, il est le seul coupable de ce quasi-anonymat. À peine laisse-t-il entendre que "les Français sont trop cartésiens" pour comprendre son théâtre.

Néanmoins, il reste quelques Français comme François Regnault et Brigitte Jaques, directeurs du théâtre de la Commune à Aubervilliers, qui apprécient sans réserve son théâtre.

La preuve ? Un hommage, JEAN AUDUREAU multiplié par 4, présenté, du 2 au 12 juin, dans les deux salles de leur théâtre.

Quatre metteurs en scène, Pierre Vial, Jean-Louis Thamin, Pascal Rambert et ÉRIC VIGNER, chacun responsable d'une pièce, se sont pliés à la règle du jeu : une quinzaine de répétitions, pas de décor, un petit nombre de représentations bien groupées, de telle sorte que le public puisse assister aux quatre pièces en quelques jours.

Une exception à la règle ? Jean-Louis Thamin qui a monté avec les moyens du centre dramatique de Bordeaux, qu'il dirige, une des pièces, Katherine Barker, et bénéficie donc de décors.

À l'affiche, donc, quatre pièces :

La Lève (2 au 5 juin, grande salle), histoire de passions et de haines d'un père parti à la recherche de son fils aux enfers ;
Katherine Barker (2 au 5 juin, petite salle), nouvelle version de A Memphis, il y a un homme d'une force prodigieuse, est une sorte de western qui retrace la brève carrière de quatre frères devenus gangsters par amour mystique de leur mère ;
Félicité (9 au 12 juin, grande salle) a connu les honneurs de la Comédie-Française en 1983, sous la direction de Jean-Pierre Vincent. Aujourd'hui, c'est Pascale Rambert qui monte cette pièce où une vieille servante parle à un perroquet, rêve, incapable d'assouvir ses désirs.
Enfin, Le Jeune Homme (9 au 12 juin, petite salle), décortique un face-à-face entre Kant à l'agonie et un jeune homme. Il serait vain de chercher l'anecdocte, le mot d'auteur, la mécanique, la construction bien huilée. "JEAN AUDUREAU est avec Jean Vauthier un des derniers à croire que théâtre et poésie sonts faits pour vivre ensemble", écrit Pierre Marcabru. C'est donc un théâtre rare, secret, exploré en visionnaire : "Je revendique le mariage du théâtre et de la poésie. Un théâtre du clair-obscur dominé par l'idée de la mort non pas comme une chose morbide mais comme un personnage à combattre. La mort est scandaleuse". Un théâtre hanté par les mythes : "Dès l'enfance j'ai plongé dans la lecture des contes et mythologies grecques. Il y a toujours une Antigone, un Œdipe ou une Médée qui veillent dans mon œuvre."Un théâtre qui brasse les prodiges, ensanglante la scène, charrie cris, chuchotements, mots en cascades, mais qui n'a jamais eu la tentation de changer le monde"par scepticisme".

Mais lui le pascalien qui a pour livre de chevet Les Pensées croit en "la vertu des oeuvres d'art". "Sans elles, le monde serait invivable". Et pour mieux prouver cette déclaration de foi, il déclare s'enflammer aussi bien aux oeuvres de Faulkner, dévorer la Bible ou écouter jusqu'au petit matin la musique brésilienne. Jusqu'au sort du rock qui ne lui est pas indifférent : "Je ne sais pas si c'est une sous-culture ou une contre-culture, mais je sais que le rock est fédérateur et prouve ainsi la puissance d'un mouvement qu'on ne peut pas rejeter."