SACD · Avril 1995 · ÉRIC VIGNER

SACD · Avril 1995 · ÉRIC VIGNER
Éric Vigner: "Une forme sans un fond, ça n'est rien."
Revue spécialisée
Jean-Luc Toula-Breysse
Avr 1995
SACD
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SACD · Journal de la Société des Auteurs et des Compositeurs Dramatiques

Avril 1995 · JEAN-LUC TOULA-BREYSSE

Les charmes de Lorient

Ce trentenaire, metteur en scène, acteur et plasticien, prend à Lorient la direction du Centre dramatique de Bretagne à partir du 1er août. Résistant à l'immobilisme des grandes institutions, il "met en œuvre" des textes contemporains et refuse le théâtre où il n'y a que discours et pensées.

En vingt ans, le temps d'une jeunesse, les utopies théâtrales de mai 68 ont périclité dans le train d'une société en mal d'idées. Les agitateurs d'hier, en instaurant le règne de la mise en scène et de l'espace, s'investissent désormais dans un engagement de plus en plus esthétique, superbe et glacial. Quand d'autres occupent les institutions théâtrales afin de poursuivre une carrière personnelle.

À des années-lumière de ces "vieux loups", Éric Vigner appartient à cette nouvelle génération qui entre en scène publique. "Une forme sans un fond, ce n'est rien", rappelle ce plasticien de formation. Lui s'applique à questionner autrement le théâtre. Sans animosité ni militantisme, ce jeune homme ne travaille pas contre les autres, mais à côté... Ailleurs. Sans perdre de temps dans les critiques ou la doctrine, face "à la course au rien ou aux petites satisfactions de divertissements de directeurs et de metteurs en scène", il revient aux sources théâtrales que certains de ses aînés ont oublié sur le chemin de la notoriété : la parole d'un auteur et le mouvement d'un corps dans l'invention d'une forme. "Représenter au minimum une fable, immédiatement perceptible avec cette émotion et le sentiment dont parlait Jouvet. Faire du théâtre populaire, selon la formule de Vilar, est un art très exigeant avec une forme dirigée sur le public."

Cet ancien étudiant des Beaux-Arts de Rennes, après l'école de la rue Blanche et le Conservatoire national supérieur d'art dramatique fonde avec sa sœur Bénédicte la compagnie Suzanne M. en 1990. Avec l'utopie comme essence et la recherche de la fulgurance et du plaisir comme fondement, un an plus tard, il sort un grand auteur de l'enfer, méprisé par ignorance ou par facilité, Roland Dubillard avec La Maison d'os. Sa création relève d'une folle course vers la poésie. Il a pu réaliser cette entreprise "en vendant des actions sur le désir". Cinq cents adhérents ont répondu à l'appel de souscription. Par ce spectacle, repris au programme du festival d'Automne en 1991, le public découvre, sous le socle de la Grande Arche de la Défense, Éric Vigner. Devant le désarroi culturel de Lorient, une ville en devenir, il émet le souhait que le théâtre ait une place dans la cité. Il fera venir la Comédie-Française pour la première fois depuis une vingtaine d'années dans cette région. Ses projets : "Avoir une politique de création plutôt que d'accueil ; installer des artistes, des jeunes en résidence afin de penser au devenir et de ne pas les abandonner comme nos pères l'ont fait, tisser un réseau sur le département et les petits villages avoisinants. Et créer une manifestation estivale sur la mémoire de Lorient, liée à l'histoire prestigieuse de la Compagnie des Indes mais occultée par la base sous-marine allemande construite durant la Seconde Guerre mondiale." Ce qui passionne Éric Vigner est la mémoire inconsciente qui flotte sur les ruines du passé. Il aime investir des espaces qu'il détourne et revisite. La preuve : il va monter l'année prochaine Hiroshima, mon amour de Marguerite Duras dans une partie de la base navale de Lorient aujourd'hui désaffectée.

Le nouveau directeur du Centre dramatique de Lorient préfère parier d'art que de culture, de mission d'utilité publique que d'un théâtre public qui ne prépare pas l'avenir. "Il faut se mettre en condition de partage avec le public et ne pas avoir une vision romantique de l'art. Le plus important, c'est les auteurs. Nous, metteurs en scène, ne sommes rien sauf des passeurs." Très attentif aux textes qu'il reçoit, Éric Vigner, avec la complicité de sa sœur, répond aux auteurs. Après avoir monté La Pluie d'été de Marguerite Duras et Le Jeune Homme de Jean Audureau, il lit le manuscrit de Gregory Motton Reviens à toi (encore)"C'est intéressant de découvrir des écritures nouvelles, éclatées, comme celle-ci qui appartient à la fois au théâtre épique et naturaliste avec des emprunts au cinéma, à la bande dessinée, à la télévision, à la mémoire celte. Cette pièce est une fable sur la responsabilité avec le rappel que nous portons la faute de nos pères."

Une aventure commence au théâtre de Lorient. En partance vers la destination proche et lointaine du rêve et de la poésie, Éric Vigner poursuit sa quête du vivant.